Bienveillance et Rectitude

Par Georges Charles

Depuis de très nombreuses années lorsqu’en cours ou en stage nous devons prendre une posture assise (Zhuo) pour la pratique du Tao-Yin ou de la méditation du Tao je précise que les deux premières règles immuables (Yama) édictées par Patanjali, donné comme le premier codificateur du Yoga, sont :

– Ne pratiquer que dans un pays où le Prince est honnête
– La posture doit être plaisante et équilibrée. (Shiraya Asana)  (Ce que l’on traduit d’une manière littéraire par “La posture consiste à être fermement établi dans un espace confortable et heureux”).

Ces notions essentielles m’avaient été transmises, jadis dans les années soixante, par Dominique Balta qui était alors mon Professeur d’Aïkido, de Iai Do (Sabre) et de Jo Do (Bâton) mais aussi d’Himitsu Do (Pratiques “cachées”). Il avait été l’un des premiers disciples de André Nocquet puis de Masamichi Noro, disciples directs l’un et l’autre de Morihei Ueshiba, Fondateur de l’Aïkido. Mais il avait été également l’un des premiers disciples en France de BKS. Iyengar qui transmettait le Astanga Yoga (Yoga des Huit Piliers). Par la suite j’ai initié Dominique Balta aux pratiques chinoises ce qui nous a permis de longuement échanger dans nos domaines particuliers et réciproques. Ceci dans le respect de la devise de Jigoro Kano, fondateur du Judo : “Entraide et prospérité mutuelle” (Jita Kyoei). Ce qu’on peut traduire également par “Respect et Prospérité mutuelle”.

Le Général Yue Fei (1103 1142) Initiateur du Xingyiquan et du Baduanjin. Mémorial de Hangzhou.

Le Général Yue Fei (1103 1142), Protecteur des Frontières. Il fut l’initiateur du Xingyiquan (Hsing I Chuan -Poing de l’Unité de la Forme et de l’Intention) avec le Liu He Yiquan (Six Harmonies dans l’Unité du Poing), l’un des trois grands styles internes avec le Taijiquan (Tai Chi Chuan- Poing du Grand Faite) et le Baguazhang (Pa Koua Tchang – Paume des Huit Trigrammes). Mais également du Baduanjin (Pa Touan Chin -Huit Brocards de Soie) qui est un “Qigong” toujours très pratiqué. Mais Yue Fei n’est pas un Bisounours !  Statue du Mémorial Funéraire de Hangzhou. Il est le symbole même de la droiture et de la Vertu Chevaleresque (Wude).

Pendant des années j’ai immédiatement précisé qu’il convenait, évidemment, d’oublier la première règle pour mieux se concentrer sur la deuxième. Simplement parce que je m’étais arrêté sur la traduction de “Yama” par “Commandements moraux universels”.  Trois termes qui ne m’inspiraient aucune confiance. La notion de commandement fleure la hiérarchie militaire et le “garde à vous !”. La notion de morale, on le sait, est à géométrie variable suivant les lieux et les époques. Et la notion d’universel ne représente rien de bon (voir à ce sujet mon “lexique personnel” dans ce même site). Et dans mon esprit, de bonne foi; ce premier principe aurait interdit toute pratique où que ce soit sur notre planète. Comme il fallait bien pratiquer, néanmoins, j’ai donc toujours demandé de le laisser de côté. Et de s’asseoir paisiblement. Pour pratiquer en dépit du Prince.

Mais plusieurs évènements survenu ces derniers temps m’ont indiqué une autre Voie de compréhension de ce premier principe.
La pratique du Yoga authentique a pour but essentiel d’élever l’Etre Humain et de le rendre bienveillant envers les êtres et les choses. Cette bonté profonde, cette mansuétude pour ne pas dire cette tolérance absolue est la meilleure des choses à la simple condition qu’elle puisse s’exercer dans un environnement favorable qui correspond à un idéal. Dans la tradition chinoise classique on est ici dans ce qu’il convient de nommer “l’Ordre du Ciel Antérieur” (Xandian ou Xan Tian). Ce sont les “choses” telles qu’elles n’auraient jamais du cesser être. C’est l”arbre en potentiel dans le gland, l’enfant en tant qu’embryon. C’est la perfection du Tao. C’est ce qu’on pourrait appeler actuellement un “praujais” . On a le “praujais” de se déconfiner. Mais dès qu’il y a réalisation, donc action du réel, il en va autrement. On passe alors dans “l’ordre du Ciel Postérieur” (après le Ciel Houdian ou Hou Tain). Ce sont les “choses” telles qu’elles sont. Et il convient de “faire avec” ou sinon de demeurer assis paisiblement. Mais ce n’est pas toujours possible. Le Maître Kong, alias Confucius, donne cette règle importante “En toute circonstance il faut se conformer aux circonstances mais en conservant la (sa) rectitude”. Apparait ici ce terme “Rectitude” (Zheng). Heureusement car la première partie de la proposition autorise toutes les bassesses, les veuleries, les arrangements, les renoncements, les collaborations. Avec la rectitude vient la droiture, la force d’âme, la bravoure, la résistance. Pour l’Empereur Kangxi “Le brave est celui qui est capable de faire cesser la violence sans nécessairement faire usage de celle-ci”. Cette bravoure c’est l’esprit chevaleresque que l’on retrouve dans le caractère Wu ou Bu que l’on traduit, malheureusement, par martial. C’est ce qui est capable de faire cesser l’utilisation de la lance, de la force brutale. C’est simplement celui ou celle qui s’oppose à la répression. Déjà au VIIIe siècle l’ermite taoïste Shang Daoren (743 826) exprimait que “La tolérance des vertueux s’accompagne toujours de leur droiture”.

Cette indulgence, que l’on peut aussi traduire par tolérance; endurance, clémence, compassion, en chinois Ren est un caractère ou le Coeur (Xin) est surmonté par le tranchant d’un couteau (Dao). C’est le “Coeur sur le fil d’un rasoir”.  On comprend mieux dans ce cas que la rectitude est alors nécessaire. Le moindre glissement provoque la blessure. On retrouve littéralement le principe de la bravoure (rectitude) qui arrête l’action de la hallebarde. Cette “droiture du coeur” est alors essentielle pour évider de devenir la victime expiatoire par excès de bonté dans un monde qui ne l’est pas.

“La tolérance des vertueux s’accompagne toujours de leur droiture” “Rên Zé Yi”
L’ermite taoïste Sang Daoren (743 826) Calligraphie de Shi Bo Editions du Désastre21, rue Visconti 75006 PARIS.
On retrouve tout en haut le fameux couteau(Dao), ou sabre, et son tranchant indiqué par un trait et juste en dessous le Coeur (Xin).
Littéralement : Ren (Jen) Ricci  2434 : Endurer, supporter ; Ze (Tse) Ricci 5128 : Modèle, loi, règle ; Yi (I) Ricci 2372 : Vertu, droiture, rectitude, chevaleresque, loyal. Rên Zé Yi.

Ce que dit le Maître Kong dans Daxue, la Grande Etude, qui lui est attribuée est plus que significatif.

“Cela signifie que l’Etat doit faire preuve de plus d’intérêt pour cultiver les devoirs que pour rechercher les profits. Quand celui qui dirige une nation ne s’applique qu’à amasser des biens matériels, cela vient obligatoirement des hommes médiocres dont il fait grand cas. L’utilisation d’hommes de peu provoque l’arrivée de fléaux et de malheurs das la nation en question. Aussi même si ils se trouve là d’excellents hommes il n’y peuvent déjà plus rien”. (Philosophes confucianistes La Pléiade Editions NRF Gallimard pages 565 566).

Je pense que sur ce plan il n’y a rien à ajouter de plus. Mais on comprend que le Maître Kong ait pu être mal vu par plusieurs régimes.

Mais cela incite donc à une certaine prudence car on n’est pas entouré que de gens bienveillants. Je n’en veux pour preuve que l’ancien site tao-yin.com qui a été racheté à vil prix pour servir de coquille, ou de nid, à un bernard-l’ermite (surtout sans majuscules) ou à un coucou sans scrupule. Le contraire de bienveillant est simplement malfaisant.

Malheureusement avec l’âge on finit par relâcher la garde. Et il ne faudrait pas. Il faut conserver la rectitude. Il faut demeurer dans la bravoure. Il faut affermir l’esprit chevaleresque car autrement on est peu à peu envahi par la marée montante du bisounoursisme.  De la résilience, du lâcher prise, de tout ce qui incite à la collaboration alors que la rectitude implique la résistance. Cette résistance elle est du côté de l’infermière à qui on demande de déménager pas du côté de celles et ceux qui applaudissent alors qu’il faudrait hurler à la mort et demander des comptes. Et du matériel pour nos soignants. Pas des décorations ni des monuments aux morts. Vite. Mais ce n’est jamais le moment. Il faut se contenter de produire un ausweis pour aller faire pisser son chien ou acheter une baguette de pain pas trop cuite.  Ceux qui nous donnent des leçons ont été incapables de protéger nos marins de la pandémie. Charles de Gaulle doit s’en retourner dans sa tombe. Pour notre bien on est passés en une nuit d’une grande démocratie dont nous étions si fiers, malgrè tous ses défauts, à l’équivalent de la Grèce des Colonels. Jamais nos libertés n’ont autant été remises en cause d’une manière aussi brutale. Jamais un tel niveau d’impréparation n’a été atteint. Jamais on ne nous aura raconté autant de fadaises avec un aplomb qui confine à la morgue. Jamais la puissance des lobbies et des groupes de pression n’aura été aissi évidente. Jamais au cours de l’histoire aucune dictature n’a disposé de tels moyens de restriction de la liberté et des libertés. Et il faudrait encore que l’on se taise et que l’on applaudisse ?

Un court texte de Pierre Manent – Agrégé de philo :
“En attendant le «jour d’après», nous observons le retour des traits les moins aimables de notre État. Au nom de l’urgence sanitaire, un état d’exception a été de fait institué. En vertu de cet état, on a pris la mesure la plus primitive et la plus brutale: le confinement général sous surveillance policière. La rapidité, la complétude, l’allégresse même avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire, qu’il s’agisse des masques, des tests ou des traitements éventuels. » Il fallait le dire !

 

Bodhidharma 28eme descendant du Bouddha.

Bodhidharma, fils du Roi de Sughanda vint en Chine dans les années cinq cent de notre ère afin d’y développer le Bouddhisme Chan qui deviendra le Son en Corée puis le Zen au Japon. Il se réfugia au Monastère de Shaolin dans le Hunan et initia les moines au Yijinjing Xisuijing (Nettoyage muscles/tendons purification moelle(s)/Quintessence) qui demeure l’un des “Qigong” bouddhique les plus classiques. Bodhidharma est-il un bisounours ?

Il faut dans la pratique retrouver ce qui est capable, en nous en chacun, de forger cette rectitude afin, simplement, de pouvoir demeurer bienveillant.  De ne pas se laisser sombrer dans un océan de doutes et de désespoir ni de surnager, comme l’écume, au grès du vent. Il faut demeurer conscient, motivé et responsable comme cet “univers” qu’évoquait le Citoyen Charles Dupuis dans son  “Origine des Cultes” . C’est la seule réponse microcosmique possible.

Mais il ne faudra pas oublier.
G.C.

 

Le Juge I -Di Renjie
Poterie XVIIIe

 

Impératrice Wu Zetian (624 705) Poterie XVIIIe siècle

 

L’impératrice Wu Zedian et le Juge Ti -Di Renjie – Bienveillance et Rectitude !

Image chinoise, éventuellement controversée, de la Bienveillance et de la Rectitude représentées par l’Impératrice WU Zetian (624 705) et le Juge Di Renjie alias le Juge Ti.

L’Impératrice Wu (le caractère WU est celui qui désigne la Bravoure Chevaleresque !) fut une souveraine éclairée qui fondit la Manufacture Impériale des Copies chargée de reproduire à l’identique des pièces antiques afin de les préserver pour le futur. Elle participa activement à la mise en place de l’imprimerie permettant à la fois de reproduire à grande échelle des soutra Bouddhistes mais également des billets de banque garantis par un fond monétaire équivalent en or. Elle fut également à l’origine de la vaccination contre la variole à grande échelle. On la considère comme bienveillante bien qu’elle ait pu être critiquée pour certaines dérives autoritaires.

Le Juge Ti est le type même de fonctionnaire reconnu pour sa rectitude et sa grande équité. Il fut l’un des Ministres les plus connus de l’Impératrice Wu mais aussi, assurent les mauvaises langues, son amant. On les retrouve donc très souvent ensemble. Ici sur une poterie chinoise du XVIIIe ainsi que sur une soierie de la même époque.

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