Les armes chinoises se font très discrètes

Si vous avez la chance de vous intéresser aux attaches de fourreaux de baïonnette modèle 1892 modifiés en 1911 ou à l’évolution de la cartouchière de ceinture dans les armées serbo-croates entre le 17 Janvier 1905 et le 23 Mars 1907, vous n’aurez probablement aucune difficulté à satisfaire votre coupable passion. Votre unique souci sera le choix d’un ouvrage en bon français parmi une cinquantaine d’autres émanant d’autorités incontestées dans le domaine du militaria.

Si, par hasard, vous êtes un fanatique d’armes japonaises et que vous souhaitiez vous documenter à leur sujet, la tâche devient déjà plus difficile. Il vous sera probablement nécessaire d’apprendre l’anglais ou l’allemand avant de jeter votre dévolu sur un titre parmi cinq ou six bouquins hors de prix.

Par la suite, vous pourrez même vous spécialiser dans la collection de Tsuba, qui, comme chacun le sait sont des gardes forgées, ou des Menuki qui, pour leur part, sont des éléments décoratifs des fameux Katana (sabres) de Samouraï. Le sujet est intarissable et, chaque année, ces pièces fort recherchées motivent de nombreuses enchères passionnées à Drouot.

Admettons désormais que vous souhaitiez en savoir un peu plus sur l’invraisemblable armurerie chinoise qui, pourtant, égaie nécessairement toute bonne démonstration de Kung-Fu Wushu ou tout film chinois vantant les mérites de cet art. Il vous faudra, dans ce cas, faire certainement appel à l’équipe de ” Mission Impossible ” car il n’existe rien, ou presque, sur ce sujet pourtant immense. Monsieur Phelps, probablement exténué vous apprendra qu’en dehors de quelques opuscules chinois sur ce sujet, dont un qui est la réédition d’un classique du début du siècle, sort du lot, il existe tout au plus deux ou trois ouvrages faméliques en anglais et un seul en français qui, avouons-le franchement, est de l’auteur de cet article. Ce qui fait fort peu.

Jacques Dars, le fabuleux traducteur du non moins fabuleux roman chinois ” Au Bord de l’Eau ” (NRF Gallimard La Pléiade et version Poche), dans le domaine de ces fameuses armes chinoises est, lui même, contraint de se référer à un certain M. Palat, professeur à l’université de Prague, qui semble être le seul chercheur occidental à s’être penché sur ce sujet. Il s’agit, dans une certaine mesure, d’un trou noir assez exceptionnel puisque, particulièrement concernant la Chine, tout semblait avoir été étudié dans le cadre de nos universités et plus encore par la fameuse Ecole Française d’Extrême-Orient.

Les mémoires sur l’influence du climat sur les glaçures des poteries pré-Tang de la basse vallée du Xi Jiang sont monnaie courante auprès de la littérature de faculté, que certains qualifient de facultative, sur les armes de la Chine. Considérant le seul arsenal des copies d’armes blanches chinoises disponibles dans les boutiques spécialisées dans le domaine des Arts Martiaux et autres sports de combat dont les vitrines finissent par ressembler à s’y méprendre à une quelconque arrière salle de Sex-shop à tendance S.M. on est en droit de se poser une question : s’agit-il d’une simple lacune, d’un oubli manifeste ou d’un gouffre béant ?

Comment se fait-il que l’armurerie la plus importante, la plus complexe, la plus diversifiée, la plus étonnante de la planète soit passée sous silence ?

Cette énigme demeure d’autant plus étonnante que la Chine demeure le seul pays au monde, si on excepte le Japon, où ces armes, jadis instrument de mort et de destruction, sont aujourd’hui utilisées et pratiquées dans le but de prolonger la vie et même, éventuellement, de trouver l’accomplissement de la personnalité humaine et, pourquoi pas, l’éveil.

 

Les Armes chinoises comme instrument de santé et de vie.

La plupart des écoles traditionnelles ou modernes de ce qu’il est convenu de nommer le Kung-Fu Wushu, littéralement ” la compétence dans l’art de la bravoure “, et plus prosaïquement l’art martial chinois considèrent, en effet, que la pratique des armes complémentarise la pratique à main nue et permet d’accroître la précision du geste, le contrôle de l’émotivité et la satisfaction intellectuelle de prolonger une tradition vieille de plusieurs millénaires.

Les diverses applications avec armes sont également très prisées pour leur aspect particulièrement spectaculaire sinon esthétique ou artistique. Le maniement de certaines d’entre elles nécessite une maîtrise technique exceptionnelle et une grande habileté de mouvement. D’autres une condition physique éprouvée, parfois athlétique, l’arme devenant dans ce cas un instrument tonifiant muscles et tendons en profondeur.

Bien que certaines armes courtes puissent être utilisées pratiquement à des fins de défense personnelle, l’étude et la pratique des armes chinoises, à l’instar des armes japonaises comme le Katana en Iaï-Do ou de l’arc en Kyu-Do, peut être plus volontiers considérée comme un moyen de réalisation privilégié nécessitant la noblesse du corps et de l’esprit. Il est, par exemple, très significatif qu’un Art Interne comme le Taijiquan (Tai Chi Chuan), que certains considèrent comme une simple gymnastique douce, d’autres comme un moyen d’éveil et d’aucuns comme le summum de l’Art Martial, utilise fréquemment les armes chinoises comme l’épée, le sabre, le bâton ou l’éventail de fer dans de multiples formes transmises de maître à disciple à partir d’un certain niveau.

Si l’arme n’avait aucune influence sur cette pratique et son accomplissement, fut-il corporel, énergétique ou martial, elle pourrait fort bien se contenter d’un plumeau ou d’un haut-de-forme. De nombreux pacifistes acharnés se sont donc initiés aux subtilités célestes de l’épée aux neufs dragons ou du sabre en feuille de saule sans pour autant renier leur idéal, bien au contraire. Ce paradoxe dérange quelque peu nos mentalités occidentales où l’arme est destinée uniquement à satisfaire le jeu de gamins turbulents et de militaires en mal de médailles.

Entre les deux point de salut. Dans le pays des Droits de l’Homme réputé pour sa tonitruante Marseillaise dès qu’un ballon viril pénètre les buts adverses, le citoyen armé fait peur. Surtout si l’arme est chinoise donc franchement subversive à force de demeurer traditionnelle donc anachronique.

Qu’un individu majeur, adulte et vacciné, jouissant de ses droits civiques et de toute sa raison puisse perdre du temps à jouer au chevalier chinois et à gesticuler, au millimètre près, muni d’une copie d’arme ancienne défie la logique.
Qu’il puisse continuer à le faire quotidiennement après quatre vingt ans est une atteinte au bon sens. Qu’il y trouve en plus du plaisir est une provocation. L’arme chinoise est une éternelle provocation.

En Chine, de tous temps, on se méfie particulièrement des militaires, donc des gens armés sinon des gendarmes. Contrairement au Japon où le métier des armes était particulièrement prisé et valorisé, dans l’Empire du Milieu on préférait, de loin, les gens de lettres donc les lettrés (Shi) dont Confucius, alias Kongfuzi ou Kongzi, demeure le plus parfait représentant. L’opposition entre le civil (Wen) et le militaire (Wou) jouait toujours en faveur du premier. Le militaire n’étant là que pour valoriser le civil à l’instar de l’immense armée de terre accompagnant l’Empereur Jaune à sa dernière demeure. Le bon militaire demeurant simplement celui qui avait été trahi par le pouvoir non pas civil mais politique comme le furent les héros les plus populaires de la littérature chinoise que sont Guan Yu, le général à la hallebarde protectrice des frontières, devenu le saint patron des mandarins et des écrivains ou Yao Fei (1102 – 1143) dont le souvenir est toujours vivace et qui représente le courage inflexible et l’abnégation totale.

Ces ” Généraux-Tigres ” furent victimes de sombres conspirations et disparurent, l’un comme l’autre, au faîte de la gloire comme le firent, plus tard, le jeune maréchal Linbiao (Lin Piao)et, dans une certaine mesure, le jeune maréchal Leclerc. Guan Yu et Yao Fei eurent également la particularité d’avoir inventé une arme nouvelle qui, à leur époque, révolutionna le cours des batailles

La pratique spécifique de ces armes se transmet encore et, de nos jours, on étudie encore la ” Hallebarde de Guan ” (Guandao) et la ” Lance fondue à un crochet de Yao Fei ” (Yao Fei Gulianjiang) au sein des écoles traditionnelles. Presque mille années plus tard, les gestes créés par Guan Yu et Yao Fei sont reproduits à l’identique, chaque jour après chaque jour, alors que leurs os et leurs armures sont devenus poussière. L’arme demeure intangible. La popularité de ces personnages hors du commun s’explique aussi de par le fait qu’ils appartiennent à l’ethnie des Hakkas.

Contrairement aux Han et aux autres ethnies chinoises ils ne sont ni originaires des steppes du nord ou des contrées du sud mais de la vallée du fleuve jaune, le Huang He. Or, en Chine, chacun sait que les Hakkas forment une caste militaire (Wujia) à part et que même les Japonais reconnaissent leur esprit martial spécifique. Ils ont donc une excuse. La plupart d’entre-eux se destinent donc à une carrière de mandarin militaire, de chef d’état… ou de bandit de grand chemin… ce fut le cas de Guan Yu, de Yao Fei, de Linbiao (Lin Piao), mais également de Hong Xiuquan instigateur du mouvement Taiping, de Sun Yatsen, du maréchal Zhude (Chu Teh), le bras armé de Maozedong, surnommé ” Vertu Rouge “… mais également de Deng Xiaoping, ” Deng la petite bouteille “, de Li Peng ou de Lee Kuan Yew redouté premier ministre de Singapour.

De nombreux maîtres réputés d’arts martiaux sont également issus de cette ethnie… il suffit de n’en citer qu’un seul, Yip Man, qui fut le dernier professeur de Bruce Lee et celui qui fit connaître la fameuse ” Boxe du Printemps Radieux ” (Wing Chun Chuan) en dehors de la communauté chinoise pour s’en persuader.

Ce même Yip Man était un redoutable expert dans l’art secret du ” couteau papillon cantonnais ” (Chan Ma Tao), une paire de très larges couteaux qui se portent glissés dans la ceinture, contre les fesses, et dont une forme classique (Tao ou Doan) enseigne une technique permettant d’occasionner huit coupures d’un seul mouvement. Cela ne l’empêchait pas, par ailleurs, d’être également le détenteur d’une forme de longue perche, près de quatre mètres, surnommée ” la perche à la fleur de prunier “. On raconte, en effet, qu’une frappe spéciale de cet engin produisait un hématome ressemblant à une fleur à cinq pétales. Cela n’empêchait pas Yip Man d’être un homme réputé pour sa gentillesse et sa patience. Ces qualités lui avaient permis de devenir le porte parole très écouté de la confrérie des bateliers Hakkas de Hong Kong… et de toute le côte sud est de la Chine.

La fameuse Boxe du Printemps Radieux avait, en effet, été créée par une nonne bouddhiste qui était la filleule d’un des derniers descendants de la famille Hung… mais avait la particularité d’être utilisée plus particulièrement par les jeunes filles de l’ethnie Hakka qui travaillaient sur les ” bateaux fleuris “.

Ces derniers, appartenant aux Hakkas, étaient en fait des lieux de plaisir plus ou moins clandestin qui, une fois les clients à bord, s’éloignaient de la terre. Les longues perches servaient donc à dégager le bateau de l’enchevêtrement caractéristique des ports chinois. Les couteaux papillon servaient à couper les cordages en cas de nécessité.
Ces jeunes filles assurant le service utilisaient la Boxe du printemps radieux pour se défendre d’éventuelles assiduités de clients trop entreprenants et ceci d’une manière très progressive.

La première forme, dite de la ” petite compréhension ” (Siu Nim Tao) permettait de remettre simplement le client à sa place.
La seconde forme dite du ” Pont d’acier ” (Charm Kiu) était déjà susceptible de le mettre hors d’état de nuire mais sans le blesser.

La troisième forme, dite des ” Mains volantes ” (Biu Tji) visant plus particulièrement les yeux, la gorge ou le bas ventre n’était à utiliser qu’en cas de force majeure. Si les choses se passaient mal la jeune fille avait à sa disposition les fameux couteaux papillons demeurés invisibles. Elle pouvait également appeler ses consoeurs qui surgissaient armées des fameuses perches.

Cela permettait aux Hakkas d’éviter d’avoir à utiliser, sur leurs jonques, les services d’étrangers ou de gardes du corps trop voyants. Ce système très efficace évita toujours aux jonques Hakka d’être victimes du racket et tous ceux qui s’y essayèrent gisent toujours probablement au fond du port. Les deux plus grands restaurants flottants du port d’Aberdeen à Hong Kong, le Tai Pak et le Sea Food, appartiennent toujours aux clans Hakka.

 

Origine des armes chinoises

Comme dans tous les pays du monde l’origine des armes remonte à la nuit des temps. En Chine, comme ailleurs, les premières armes furent constituées de branches épointées. Elles furent à l’origine des armes de hast, ou armes longues.
Le bâton (Gun ou Kwon) ou l’épieu qui est un bâton taillé en pointe à l’une de ses extrémités demeure l’arme fondamentale de l’arsenal chinois classique. Les chinois nomment le bâton ” mère de toutes les armes “.
Un simple bambou vert taillé en biseau (Zhuzi) représente toujours une arme particulièrement redoutable.
Les bâtons courts (massues, gourdins…) donnèrent, de leur coté naissance aux armes de poing.
Les doubles bâtons courts (Shuang Xiao Gun) de rotin (Latan) sont toujours très pratiqués dans le sud de la chine et dans la presqu’île malaise.

Le travail complémentaire de la pierre, notamment du silex (Suishi) et du jade (Yu) permit la création d’un matériel commun aux époques paléolithique et néolithique. A la fin du néolithique, il y a plus de quatre mille ans, certaines pierres, particulièrement des haches, prirent une forme typiquement chinoise. C’est cependant pendant la dynastie des Zhou (Chou) (1121-256 av. J.C.) que les armes de cuivre et de bronze prirent une forme caractéristique qui s’est parfois maintenue jusqu’à nos jours.

C’est le cas de la hache à tête incurvée (Chi), de la hallebarde (Ko) ou de l’épée droite (Jian ou Kien). Depuis cette époque lointaine la plupart des armes anciennes ont traversé le temps, s’ajoutant aux créations de chaque nouvelle période. Cela explique l’innombrable variété des armes chinoises.

La plupart d’entre-elles devinrent assez rapidement dépassées par l’évolution de la stratégie militaire mais, par conviction et par habitude, on persista à les produire et à en équiper divers corps de troupes pour ” respecter la tradition “. Cet amour immodéré pour la tradition et le décorum militaire furent, plusieurs fois, désastreux pour la Chine impériale. A plusieurs reprises de son histoire la Chine connaîtra la conquête et l’occupation par des armées étrangères se souciant fort peu de l’anachronisme folklorique des armées impériales ou de la bravoure individuelle tant magnifiée dans les romans chinois. Une fois de plus, et ceci depuis près de deux millénaires, les armes chinoises étaient plus considérées comme un art, certains diraient un bel art, que comme un moyen rationnel de combattre.

De plus, de nombreux généraux et de plus nombreux politiciens encore se piquaient de pratiquer l’art de la stratégie, chacun se prenant pour Sunzi (Sun Tseu). La tactique, jugée vulgaire, devenait une affaire tout à fait secondaire sinon d’ordre privé. La corruption généralisée permettait aux conscrits de revendre leur charge et de se faire remplacer tout en continuant de percevoir leur solde. La plupart des armées se composaient donc de mercenaires survivant grâce au pillage et se débandant à la moindre occasion. Cela explique plusieurs défaites catastrophiques notamment devant les Mongols et les Mandchous (Dynastie Yuan et guerre de conquête entre 1206 et 1279) et Dynastie Qing 1644), devant les Japonais (1281, 1894 et 1915), devant les puissances alliées occidentales (Guerre de l’opium en 1840, Révolte des boxeurs en 1900)…

En 1937 un observateur français, le Commandant Le Prieur, notait avec un certain humour que le maniement de la grande hallebarde de Guan (Guandao) faisait encore partie des épreuves imposées aux élèves officiers. Il notait que, faute de munitions, lors de manœuvres, le groupe qui criait le plus fort ” Pao “, l ‘équivalent de ” Boum “, marquait un point sur l’adversaire. Il reconnaissait qu’en corps à corps individuel le soldat chinois demeurait d’une très grande efficacité… encore fallait-il qu’il parvienne au contact direct malgré un équipement moyenâgeux de plus de quarante kg qui comprenait, obligatoirement, parmi un bric à brac invraisemblable, un grand parapluie et toile cirée et un siège pliant.
Le Prieur était un habitué de la Chine puisqu’un précédent séjour, avant la grande guerre, lui avait permis de découvrir, donc d’inventer, les fameuses fusées qui portaient son nom et qui furent utilisées avec grand succès contre les ballons captifs et autres dirigeables du Kaiser.

La période d’or de l’armurerie chinoise se situe malgré tout pendant la dynastie Ming (1368 1644) où les diverses et multiples armes furent classées en catégories et répertoriées d’une manière scientifique. Cette armurerie chinoise comportait alors un très grand nombre de machines étranges : arbalètes projetant de multiples projectiles, fusées incendiaires, hurleurs destinés à effrayer les chevaux, instruments à projection de fumées toxiques.
A cette époque la Chine possédait déjà une fort longue expérience dans le domaine des armes secrètes et étranges puisque dès l’an 400 av. J.C. une ” conférence de désarmement ” fut tentée entre plusieurs royaumes pour limiter la production d’armes jugées trop meurtrières et destructrices. La conférence échoua. On s’en donna donc à cœur joie dans le domaine des explosifs, des incendiaires, des gaz de combat et même des armes bactériologiques puisque plusieurs fusées étaient censées répandre des miasmes redoutables de la variole ou du choléra. La surenchère fut telle que l’utilisation de ces armes nouvelles cessa assez rapidement pour revenir à beaucoup plus conventionnel… et au corps à corps. Les Mandchous de la dynastie Qing reprirent rapidement les habitudes et les traditions chinoises et les farouches cavaliers des ” Tribus aux Treize Bannières ” abandonnèrent leurs arcs et leurs sabres des steppes pour l’équipement chinois beaucoup plus sophistiqué… mais beaucoup moins efficace.

 

Divers essais de classification des armes chinoises

Depuis la dynastie Han (206 av. J.C. jusqu’à l’an 8) plusieurs méthodes de classification des armes ont été utilisées. Au début, il s’agissait tout simplement de se conformer au respect des rites (Li) de l’ordre confucianiste. Dans la hiérarchie sociale rien ne pouvait être laissé au simple hasard et le port des armes fut soumis à des règles précises, particulièrement dans l’enceinte des bâtiments officiels.

L’épée droite à double tranchant (Jian ou Kien ) était, par exemple, réservée aux nobles, aux dignitaires impériaux et aux officiers de haut rang. La grandeur de l’épée, les ornements de la poignée ou du fourreau, la couleur des attaches et jusqu’à la hauteur de suspension à la ceinture était fonction du rang occupé.
Le bâton (Gun ou Kwon), symbole de l’autorité et de la justice ne pouvait être porté, dans les circonstances officielles, que par les magistrats (bâtonniers) et officiers de police.
La grande hallebarde (Guan Dao) était l’attribut des officiers de la Garde Impériale ou des ” Généraux Tigres ” des corps de cavalerie. Le sabre à simple tranchant (Dadao), plus démocratique, pouvait être porté par tout militaire en ayant reçu l’autorisation.
La lance (Jiang ou Kiang) était réservée aux gardes qui protégeaient les accès aux villes et aux palais.

En tous cas les armes se devaient d’être visibles. Au cours des âges ces simples règles se compliquèrent mais demeurèrent la base de toutes les classifications. Comme dans toute hiérarchie fortement établie les interdictions se multipliaient au fur et à mesure qu’on s’éloignait du sommet de la pyramide.
Les armes ” nobles ” (épée, lance, hallebarde, arc, sabre) étant réservées à certaines catégories sociales, les autres catégories eurent donc recours à la création de tout un arsenal hétéroclite qui échappait aux règles communes.
Les religieux, par exemple, utilisaient divers instruments de culte comme la pelle qui sert à creuser les tombes (Chan), les bâtons à anneaux servant à faire fuir les insectes devant soi afin de ne pas les écraser (Xie), les sceptres représentant les mains du Bouddha dans divers mudras (Fu Shou), les maillets servant à faire retentir cloches et gongs (Shuai), les anneaux de prière (Foushou Shuan) devinrent peu à peu leurs armes distinctives et favorites.

Les paysans, quant à eux, n’eurent aucune difficulté à adapter leurs instruments agraires. Le râteau (Ba), la houe (Badao), la fourche à trois dents (Char), les plantoirs (Gen), la faucille (Lian), les fléaux (Gieh) devinrent des armes à part entière. Les instruments utilisés dans la rizière furent à l’origine directe de plusieurs méthodes de combat.
En fonction des saisons le riziculteur utilisait en effet divers objets. Les rames ou perches (Kwa) servaient à diriger le bateau lorsque la rizière était inondée. Le riz était replanté avec un trident de fer (Gen). La récolte s’effectuait avec une faucille (Lian). Le blé était battu avec un fléau (Gieh). Le grain était, enfin, broyé avec une meule actionnée par des poignées de bois (Goai). On retrouve ces divers instruments dans la pratique des Kobudo d’Okinawa. Ce groupe d’îles, désormais japonaises, fut pendant de nombreux siècles sous l’influence chinoise.

Ces divers objets qui furent considérés, ensuite, comme les ” armes ” du Karatedo (ou Karaté) servirent donc originellement à se défendre contre l’occupant japonais. La rame (Eekwa), le plantoir (Saï), la faucille (Kama), le fléau (Nunchaku), la poignée en forme de béquille (Tonfa) sont toujours pratiqués dans le cadre des Budo japonais. Il est à noter que le trop fameux Nunchaku, popularisé par Bruce Lee, a été un moment adopté par diverses forces de police.
Très spectaculaire il s’est révélé difficile à manier en situation de combat réel et a provoqué autant de blessures pour celui qui le maniait que pour son adversaire ceci en raison de la difficulté de contrôler la trajectoire après un choc réel. Il fut donc remplacé par le plus discret Tonfa qui fut utilisé, avec plus de succès, par la plupart des polices américaines.

Il devint donc à la mode dans les unités de maintient de l’ordre du monde entier. Il semble pourtant que, très récemment, on en revienne résolument à la bonne vieille matraque toute simple qui, décidément, a encore de beaux jours devant-elle !

 

La classification classique des Cinq Mouvements

Elle découle naturellement de la classification par les saisons.
Le calendrier chinois classique comporte, en effet, cinq saisons.
Printemps, été, automne et hiver, quatre saisons, auxquelles s’ajoute une cinquième saison dite de fin d’été ou caniculaire.Ces Cinq Mouvements (Wuxing), aussi nommés Cinq Eléments, correspondent également aux orients.
Le Printemps correspond à l’Est.
L’Eté correspond au Sud.
L’Automne correspond au Métal.
L’Hiver correspond à l’Eau.
La Cinquième Saison correspond au Centre.

Cette cinquième saison, ou ce cinquième élément, qui correspond aussi à la quintessence (quinta essentia ou essence des quatre autres éléments réunie en un) permet l’équilibre, deux d’un coté, deux de l’autre, un au centre et correspond donc au fameux ” Juste Milieu ” (Zhongyong).

Les Cinq Armes fondamentales (Wuqi Wufa) se répartissent donc de la manière suivante :

La grande hallebarde (Guandao ou Kuan Tao) correspond au Bois, au Printemps, à l’Est et au Tigre (Hu). Cette arme, de par son poids important, favorise donc le travail des muscles et des tendons et renforce l’énergie du foie.

L’épée droite à double tranchant (Jian ou Kien) correspond au Feu, au Sud et au Léopard (Pao) ou au phénix rouge (Hong Feng). Son maniement rapide favorise le travail de la circulation sanguine et renforce l’énergie du cœur.

Le bâton long (Gun ou Kwon) correspond à la Terre, à la cinquième saison, au Centre et à l’Ours (Xiong ou Tchong). Son maniement permet la régulation de l’équilibre général et le renforcement de l’énergie de la rate.

Le sabre à un tranchant (Dadao ou Ta Tao) correspond au Métal, à l’automne au Héron (He ou Hok). Son maniement très externe favorise le travail du souffle et renforce les poumons.

La lance (Jiang ou Kiang) correspond à l’Eau, à l’hiver, au Singe (Hou ou Haou) ou au Serpent (She). Son maniement très subtil permet le travail des os et articulations et renforce les reins.

Il existe, comme souvent, d’autres classifications ou des classifications différentes suivant les particularités spécifiques des écoles.
Mais, cette classification datant du douzième siècle et mise en place par le Maître Pai Yu Feng, Patriarche du Temple de Shaolin dans le Hunan demeure la plus connue et la plus utilisée.
Certaines écoles de Taijiquan, par exemple, préfèrent classer le bâton dans l’élément Bois, le sabre dans l’élément métal, la lance dans l’élément Feu, et l’épée dans l’élément Eau… tandis que le poing (Quan ou Chuan) représente la Terre. Mais, dans la plupart des cas, même et surtout s’il existe des variantes, les Cinq Mouvements servent de référence.Les Dix Huit Armes principales

Il s’agit encore d’une classification très classique provenant du Monastère de Shaolin et correspondant aux ” Dix Huit Arhats de Lohan ” (Lohan Shebafa) qui sont les disciples du Bouddha.
Certaines statues de ces Arhats les représentaient avec ces armes… mais cela fut jugé, par la suite, comme une représentation par trop violente et les armes furent remplacées par des symboles religieux.

  • 1/ le bâton d’arme ou brémas (Bang ou Gun)
  • 2/ l’épée droite à double tranchant ou esclavonne (Jian ou Kien)
  • 3/ le sabre courbe à un tranchant ou palache (Dadao ou Ta Tao)
  • 4/ le fouet d’arme à deux ou plusieurs éléments mobiles ou brindestoc (Pain ou Bian)
  • 5/ le fléau d’arme ou bouge (Lian)
  • 6/ le croc de guerre ou harpin (- avec un i -) (Wo)
  • 7/ la hache d’arme ou pelaude (Dafu ou Ta Fou)
  • 8/ la lance a fer et pointe ou barbole (Yue)
  • 9/ la lance courte (60cm à 1m50) ou angon (Ge ou Gue)
  • 10/ la hallebarde en croissant de lune ou fauchard (Ji)
  • 11/ le bouclier d’osier ou targe (Bai ou Pai)
  • 12 / l’épieu avec fer ou simple lance ou esponton (Jiang ou Kiang)
  • 13/ le trident d’arme ou Poinçard (Ba ou Pa)
  • 14/ l’épée à lame ondulée ou flambe (Shi)
  • 15/ le sabre à deux mains ou braquemard (Jiandao ou Kian Tao)
  • 16/ le couperet ou cotterel (Chanmadao ou Chan Ma Tao – couteau papillon cantonnais)
  • 17/ la faucille de guerre ou fauchon ( Pai Pi)
  • 18/ la demi hallebarde ou estramaçon (Yi Ya Dao).

Une autre classification envisage trois cent soixante cinq armes… ce qui est peut-être excessif mais correspond bien à l’esprit chinois qui veut une place pour chaque chose et chaque chose à sa place.
Il est vrai qu’il serait assez difficile autrement de classer l’éventail de fer (Tie San), la lance serpentine (She Jiang), la griffe volante ( Kongbu Zhua – littéralement griffe de terreur ! -), le tambourin à lames (Linggudao), l’aiguille tournante du Mont Emei (Emei Zhuozhen) ou les cymbales hurlantes (Haobo).
Quelques écoles utilisent également le parapluie (Yusan) ou le banc d’auberge (Changdeng)…
Peu à peu, en faisant le compte si on ajoute encore diverses formes de poignards de cannes et de gourdins, comme le ” Bâton à loups ” (Gunlang) on parvient assez facilement à ce chiffre.

 

L’œuf ou la poule ?

Désormais la plupart des écoles d’arts martiaux prétendent que le poing nu précède l’arme blanche. Cela est très récent car dans les sociétés traditionnelles que représentaient la Chine, le Japon, la Corée, le Vietnam, l’Inde ou l’Indonésie… patries de ces fameux ” Arts Martiaux ” (qu’il conviendrait de traduire plus précisément comme arts du brave ou arts chevaleresque, Mars n’ayant décidément rien à voir dans ces pratiques…) la place de l’arme était fondamentale.

Dès l’âge de douze ou treize ans les jeunes adolescents se voyaient remettre, rituellement, leur première arme souvent distinctive de la caste à laquelle ils appartenaient. On étudiait donc la pratique et le maniement de cette arme très tôt. A quatorze ans un jeune Samurai japonais savait donc se servir très correctement d’un Katana comme le jeune Ksattriya indien maîtrisait déjà quelque peu le sabre. De leur coté les jeunes paysans n’avaient pas attendu plus longtemps pour apprendre à manier la faucille ou le bâton.

Du coté civil (Wen) comme du coté militaire (Wu) la pratique des armes par nature (épée, lance) ou par destination (râteau, faux) était donc fort répandue et on n’attendait pas d’avoir étudié le Karaté ou l’Aïkido, sinon le Kung-Fu pour savoir se défendre.

De leur coté, il existait, dans tous ces pays, des formes de lutte rituelle se déroulant dans un espace sacré où il convenait de faire toucher le sol avec une partie du corps de l’adversaire ou de faire sortir celui-ci d’une enceinte consacrée…
Au Japon le Sumo, en Chine le Go Ti et la Lutte Mongole, en Corée le Ciréum, en Inde la Lutte Vajramutti…
Sans exception il s’agissait, et il s’agit toujours, dans tous ces cas d’une forme de combat rituelle n’ayant que peu de rapport avec une vulgaire forme de self défense. La plupart des méthodes utilisant la saisie, la projection, l’immobilisation, la luxation dérivent de ces pratiques rituelles.

Il en va autrement des méthodes utilisant la frappe du poing, du pied et de diverses autres parties du corps. Historiquement elles furent créées lorsque l’utilisation de l’arme devenait impossible soit que l’on ait été désarmé soit que l’arme fut prohibée. Il s’agissait donc d’une spécialisation particulière intervenant toujours après l’étude de la pratique armée.

Au monastère de Shaolin ainsi que dans ses diverses annexes, on en compta jusqu’à cinq, par décret impérial, les moines avaient l’autorisation d’utiliser des armes, ce dont ils ne se privaient pas.
Encore actuellement d’impressionnants râteliers d’armes sont présents dans le monastère.

Au Japon, la plupart des moines étaient également armés et les Yamabushi (moines guerriers des montagnes) faisaient preuve d’une belle dextérité dans le maniement de la hallebarde (Naginata) à l’instar du moine Benkei, rentré dans la légende.
A Okinawa les paysans furent privés d’armes par les conquérants japonais et la légende affirme qu’un seul couteau attaché à un lourd billot de bois était autorisé par village. Ceci est la version japonaise officielle. Elle oublie peut-être un peu vite que tout occupant a la nécessité de se nourrir sur le dos de l’occupé… et que le paysan d’Okinawa pour produire le riz, denrée essentielle au Japonais, se sert d’outils agraires… faucille, plantoirs, perches, fléaux… et sait donc parfaitement s’en servir sans avoir la nécessité d’attendre un conseiller technique fédéral.

En Chine, plusieurs formes de combat à main nue furent créées à partir de techniques d’armes… c’est le cas du Xingyiquan (Hsing I Chuan) dont il est dit qu’il fut créé par le général Yao Fei à partir de techniques de lance.
Pour utiliser une image évidente la pratique de l’art du poing utilisant la frappe, lorsqu’elle n’est pas totalement ritualisée, est destinée à un chevalier tombé de cheval et désarmé qui, malgré tout, continue le combat en essayant de sauver sa vie. Cette pratique est donc une technique spécialisée de sauvegarde limitée à des circonstances très particulières.
Dans l’immense majorité des cas on étudiait donc d’abord les techniques d’arme avant d’entreprendre les pratiques utilisant la frappe… ce qui est totalement l’inverse de ce qui se passe désormais.
Cette pratique d’arme, qui remonte à la nuit des temps n’est donc pas, dans la pratique de l’Art du Brave (Bujutsu ou Wu Shu) un simple passe temps de complément mais la base essentielle de toute pratique dite ” martiale “… sauf si celle-ci s’est transformée en un simple sport de combat sans attache avec la tradition chevaleresque.

Pour en savoir plus

Découvrir les anciennes armes de la Chine par Georges Charles Editions Amplora collection Budoscope

Weapons and fignting Arts par D . Draeger Editions Tuttel (en anglais)

Introduction to ancient chinese weapons par Yang Jwing Ming Editions Unique Publication (en anglais)

Chinese Weapons par E.T.C. Werner Publications Ohara (en anglais)