Wang Yang Ming philosophe et homme d’action

Wang Yangming à Zhenyuan
par Paolo Raccagni
Lors de notre dernier voyage en Chine, mon épouse et moi avons visité
Zhenyuan, dans la province du Guizhou. Traversée par la rivière
Wuyang, cette ville classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, est un
lieu de rencontre entre les cultures Miao et Dong. En entrant dans le
musée municipal, j’ai aperçu le célèbre portrait de Wang Yangming, ce
qui a suscité ma curiosité.

Portrait de Wang Yangming
(Musée de la ville de Zhenyuan)
Panneau illustratif accompagnant le por-
trait de Wang Yangming
(Musée de la ville de Zhenyuan)

Également connu sous le nom de Wang Shouren (王守仁), Wang Yang-
ming (王阳明, 1472–1529), originaire de Yuyao dans la province du
Zheiang, était un philosophe, un pédagogue, un érudit et un stratège
militaire. Considéré comme néo-confucéen par la plupart des spécialistes

, Wang Yangming fait l’objet de débats quant à sa classification, no-
tamment en raison de son interprétation idéaliste du confucianisme et
de la fondation de l’« École du Cœur » ou « École de l’Esprit » (⼼學 Xin-
xue). Malgré ces controverses, passées et présentes, il se définit lui-
même dans le Chuanxilu (Instructions aux disciples) comme un « confu-
céen orthodoxe ».1
De 1506 à 1508, Wang Yangming fut exilé à Longchang, dans la provin-
ce du Guizhou, après avoir défendu des censeurs persécutés par le
puissant eunuque Liu Jin, l’un des “Huit Tigres” au service de l’empe-
reur Zhengde, dixième empereur Ming (1505-1521). Immédiatement ré-
trogradé, il fut contraint d’accepter le poste de chef de poste à Long-
chang, lieu reculé et hostile à l’époque, où il dut faire face à des condi-
tions de vie difficiles, à l’isolement et à des privations, tant physiques
que psychologiques. Cette période d’exil forcé marqua un tournant
dans sa vie .2
Pourquoi la période de son exil à Longchang est-elle importante ? C’est
à Longchang, en 1508, que Wang Yangming transforma radicalement
sa pensée en développant la théorie de “l’unité de la connaissance et
de l’action” (知⾏合⼀, Zhixing he yi). Selon cette nouvelle perspective,
défini comme “l’illumination de Longchan”, la véritable connaissance3
n’est pas dissociée de l’action morale, mais est immédiatement appli-
Cheng Li Yun – Wang Yangming, Chuanxilu (傳習錄, Instructions aux disciples), – Livre1
numérique du Projet Gutenberg – 2021.
Dans le dialogue « Réponse à un ami qui doute de la doctrine de l’esprit » (答疑難⼈) :
« La Voie des saints est identique à la Voie du Ciel ; il n’y a aucune différence entre l’or-
thodoxie confucéenne et ma doctrine du cœur et de l’esprit. »
Dans le dialogue « Réponse à Li Yuanshan » (答李元善), Wang défend sa doctrine
comme étant « fidèle à l’orthodoxie confucéenne de Confucius et de Mencius, contre
les critiques du subjectivisme bouddhiste. »
Van Norden, Bryan, « Wang Yangming », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Édi2 –
tion d’automne 2024), Edward N. Zalta & Uri Nodelman (eds.)
Umberto Bresciani, “Vita di Wang Yangming”, Ed. Passerino, 20193
cable. De plus, durant cette période, il formula la théorie de la “connais-
sance innée” (良知, Liangzhi), selon laquelle chaque être humain possè-
de déjà en lui la capacité de distinguer le bien du mal, sans qu’il soit
nécessaire de l’étudier. Ces idées représentaient la principale opposi-
tion intellectuelle à Wang au sein de l’école rationaliste. de Cheng Yi et
Zhu Xi (Lixue ou Cheng-Zhu).
Il me semble pertinent d’ajouter ici le rôle fondamental de sa pensée
dans l’élaboration de la doctrine systématique du “San jiao he yi » (三教
合⼀, l’unité des trois doctrines : confucianisme, bouddhisme et taoï-
sme). Bien qu’il n’ait jamais explicitement soutenu cette vision, Wang
reconnaissait que le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme pos-
sédaient chacun leur propre voie (Dao) et croyait qu’ils pouvaient tous
contribuer à la “Voie du Sage”. Ceci est confirmé par son affirmation :
“Le taoïsme et le bouddhisme diffèrent du Dao sacré, mais on peut véritable-
ment en tirer des enseignements”.4
Cette ouverture a permis, aux XVIe et XVIIe siècles, le développement
de modèles visant à harmoniser ces trois religions (syncrétisme).
Les œuvres écrites par Wang Yangming durant son séjour à Longchang,
notamment ses poèmes et ses traités philosophiques, témoignent de sa
profonde transformation spirituelle et philosophique. Sa doctrine a in-
fluencé non seulement la Chine, mais aussi le Japon et d’autres pays
asiatiques, devenant l’un des courants les plus importants de la pensée
confucéenne. Son expérience à Longchang est considérée comme es-
sentielle à la naissance de sa philosophie et à son rôle de réformateur
du confucianisme.
Wang Shouren, “ The Complete Works of Wang Yangming ”, Shanghai Classic Press,4
1992, cité par Lu Qi lors d’une conférence sur Wang Yangming donnée le 6 juin 2011 à
l’EHESS, Paris.
L’influence de la pensée de Wang au Japon, notamment l’idée que la
connaissance morale doit se traduire immédiatement en actes, fut as-
similée au Bushido (武士道, littéralement “La Voie du Guerrier”), l’ancien
code de conduite des samouraïs, comme principe de cohérence entre
la pensée et l’action. Ceci mena à une vision plus dynamique et per-
sonnelle de l’éthique des samouraïs, s’éloignant d’une approche rigide
et formelle fondée uniquement sur des règles externes, et mettant plu-
tôt l’accent sur des valeurs telles que la loyauté, le courage et la piété
filiale, fondamentales au Bushido, et promouvant une image du guerrier
comme un individu moralement responsable et conscient.5
Wang Yangming demeure une figure centrale de l’histoire de la pensée
chinoise, grâce à sa capacité à conjuguer pratique morale et perspica-
cité philosophique, et à son influence profonde sur la culture orientale.
À titre d’exemple, Xi Jinping, l’actuel Secrétaire Général du Parti Com-
muniste Chinois, exhorte les membres du Parti et les responsables
gouvernementaux à s’inspirer des œuvres de Wang pour ce qui est de
“l’unité de la pensée et de l’action ».6
Pourquoi son portrait est-il exposé au musée de la ville de Zhenyuan?
Zhenyuan est traversée par la rivière Wuyang, voie importante vers son
lieu d’exil. Comme l’indique le texte accompagnant le portrait (Musée
de la ville de Zhenyuan), il a traversé la ville de Zhenyuan à deux repri-
ses. La première fois, en route pour Longchang, il a écrit les vers sui-
vants:
«La ville de montagne est déserte au coucher du soleil,
les lumières des maisons se reflètent sur le village au-delà de la rivière.
Dans ce monde paisible, ma tâche est simple,
Oleg Benesch, “Wang Yangming and Bushido: Japanese Nativization and its Influen5 –
ces in Modern China”, Journal of Chinese Philosophy, 2009.
Wikipedia The Free Encyclopedia cite Hang Tu “Sentimental Republic: Chinese Intel6 –
lectuals and the Maoist Past”, Harvard University Asia Center, 2025
et même sur les chemins difficiles, mon cœur me soutient.
Les merveilles du paysage ne sont pas ma terre.»
À la fin de son exil, deux ans plus tard, alors qu’il allait prendre ses
fonctions de magistrat à Luling, dans le Jiangxi, il retourna à Zhenyuan
et, en attendant d’embarquer sur le bateau, il laissa à ses disciples de la
province de Guizhou la fameuse lettre “Épîtres de l’auberge de Zhen_
yuan”:
« Au moment de partir, je ne peux retenir ma tristesse,
dans mes rêves, je suis encore dans les collines de l’ouest;
à mon réveil, je me retrouve à des centaines de li de distance.
Je ne sais pas quand nous nous reverrons; consacrez-vous à vos études,
espérons de nous revoir un jour.
Je suis arrivé à Zhenyuan, le bateau partira bientôt;
la distance ne fera que s’accroître, et en parler me fait mal… »
Il mentionne ensuite les noms de plus de vingt disciples, fournissant
ainsi un document fondamental pour l’étude de l’École du Cœur et pour
établir le rôle historique de l’École de Guizhou. Il laisse également un
poème intitulé “Chant après avoir bu, en réponse au rythme de Yan Si
Tin”, que l’on retrouve également dans le texte chinois accompagnant
le portrait de Wang (Musée de la ville de Zhenyuan).
J’ai utilisé les outils technologique à ma disposition pour traduire le tex-
te chinois présenté en début d’article. J’ai tenté de rester aussi fidèle
que possible à l’original, en employant des termes plus adaptés au con-
texte. Toutefois, sauf indication contraire expresse, les textes sont con-
sidérés comme traduits par moi
Paolo Raccagni – Janvier 2026

Un complément d’information sur Wang Yang Ming par Georges Charles.

Merci à notre Ami Paolo pour cet intéressant article !
J’aimerai apporter quelques informations complémentaires concernant Wang Yang Ming.  Il se considérait lui-même comme un confucianiste de l’ancienne école. En Occident nous avons tendance à parler d’orthodoxie, mais en Chine Lao signifie simplement « ancien » voire honorable ou vénérable, sans qu’il y ait de référence quelconque avec la Maçonnerie. De même que Sin signifie « jeune », voir « nouveau ». Simplement. On retrouve cela en Taijiquan, notamment, mais en Occident le terme « orthodoxe » possède une odeur de vieil encens, presque religieuse. Il y a l’Eglise et l’église orthodoxe. A l’opposé Sin (nouveau – jeune) est souvent traduis par « néo » avec une tendance quasiment semblable que pour « orthodoxe ». On connaît les nazis. Pas la peine d’en faire une description, avec des uniformes dessinés par Hugo Boss, et même un parfum spécifique. Les « néo-nazis » évoquent des individus en survêtement, une cannette de bière à la main, hurlant des insanités dans des stades. Donc, visiblement des gens qui n’ont rien compris au film. C’est le phénomène du copier-coller. Un sinologue a utilisé le terme « néo » et tout le monde a suivi sans se poser la moindre question. Il faut préciser, ce qui n’est jamais fait, que la statue de Wang Yang Ming est en bonne place dans le Temple de Confucius dans sa ville natale de Qufu. Seuls quatre individus, dont lui, ont cet immense privilège. Vers la fin de sa vie il décida que « San Jiao He Yi », les « Trois Doctrines (Confucianisme, Bouddhisme et Taoïsme) s’harmonisent en Une ». Il est donc à la fois (sic) « Néo-confucianiste, Néo-boudhiste et Néo-taoïste ! » Mais évidemment cela déplaît aux intégristes de tout poil. Ils l’enferment donc dans une boite bien scellée.
Autre chose dont un parle très peu. A son arrivée en France, en 1949, Wang Zemin (Wang Tse Ming 1909 2002) a pu obtenir l’asile politique en prouvant qu’il descendait, de par sa famille, directement de Wang Yang Ming qui était très mal vu par les autorités maoïstes de l’époque, puis sa naturalisation* en tant que citoyen français sous le nom de Wong Tai Ming, Il parlait français à la perfection ayant étudié de 8 à 20 ans chez les Jésuites (français) de Canton. Et il commerçait avec la France depuis de nombreuses années. En RPC on lui reprochait de transmettre l’enseignement, alors interdit, de Wang Yang Ming et sa philosophie de la « Pureté du Coeur »(Xin Vue). Ici cela n’évoque rien, ou pas grand chose. Mais lors des évènements de la place Tiananmen en 1989, la première banderolle déployée par les étudiants en philosophie arborait le slogan « Non à la boutique Confucius ». Les journalistes occidentaux et les « spécialistes » en conclurent que les étudiants chinois s’en prenaient à Confucius. Mais il s’agissait en réalité d’un adage de Wang Yang Ming qui signifiait « Si vous citez Confucius, citez tout Confucius et non trois tranches de Confucius, un sachet de Confucius, une portion de Confucius comme cela vous arrange ! » Et on se dit probablement en très haut lieu « Ils ressortent Wang Yang Ming ! ». Et, de fait des slogans qui lui étaient attribués refaisaient surface : « Chercher à comprendre c’est déjà contester ». « Dans certaines circonstances ne rien faire c’est déjà agir ». Et les étudiants s’assirent par terre et ne bougèrent plus. Pas de déprédation, rien. Et le pouvoir prit peur et fit donner les chars. Quand le pouvoir, quel qu’il soit a peur, il fait donner les chars. Depuis Wang Yang Ming a retrouvé une odeur de sainteté et on trouve ses principaux ouvrages dans les gares, en Chine, évidemment. Les traductions en français sont décevantes.
Georges Charles.
Adepte du « Zheng Ming » de Confucius « Rectifier les noms » ou plus simplement
« Bon Sens ».

*Ayant obtenu la nationalité française sous le nom de Wong Tai Ming (Tai Ming Wong), il décida d’acheter un appartement, rue Buffon. Ce qu’il fit. Vint le premier matin de son installation. Il ouvrit les rideaux et la première chose qu’il vit ce furent des squelettes d’animaux énormes juste en face de sa fenêtre dans le bâtiment juste en face. Même pour un Chinois très évolué, la place des squelettes était sous terre. Et il descendit voir de quoi il s’agissait. Il savait qu’il avait emménagé en face du Jardin des Plantes. Ce qui ne le dérangeait pas trop. Il constata qu’il s’agissait de l’un des bâtiments du Muséum d’Histoire Naturelle et qu’il s’agissait de squelettes fossiles, ce qui le rassura quelque peu. Et il vit une pancarte avec une flèche indiquant une « Exposition Animaux Naturalisés ». Et il décida d’aller voir de quoi il s’agissait puisque lui-même venait d’être « naturalisé ». Il constata qu’il s’agissait d’animaux et d’oiseaux empaillés. Ce qui le fit beaucoup rire. Et quand il disait de lui « J’ai été naturalisé », il prenait la posture et ne bougeait plus. Il précisait souvent, par ailleurs, que le septième sens, le plus important, était le sens de l’humour. Un jour où je lui demandais « Monsieur, pourquoi nous ne sommes pas dans une fédération ? » Il me répondit froidement avec un demi sourire « Non, parce que la fédération rend sourd ! ». Ce qui n’évoquera rien aux plus jeunes mais qui était un slogan scolaire d’époque où il était prétendu que la masturbation rendait sourd.