Kongzi joue de la contrebasse
Par Alain Bourguignon
C’est avec grand plaisir et honneur que je vous présente deux textes de mon Ami Alain Bourguignon, musicien professionnel et concertiste – venant de prendre sa retraite – mais un musicien, comme un auteur, peut-il vraiment prendre sa retraite ? Pratiquant et enseignant des Arts Classiques du Tao. Passionné et passionnant. Georges Charles .
QUAND TU ENTREPRENDS UN VOYAGE DE VENGEANCE, TU CREUSES DEUX TOMBES
Quand tu entreprends un voyage de vengeance, tu creuses deux tombes
(Confucius)
(Confucius)
Cette phrase, attribuée à Confucius, réapparaît aujourd’hui de manière presque symbolique dans une série récente de Netflix intitulée Les deux tombes, centrée précisément sur le thème de la vengeance et sur ses conséquences invisibles. Il n’est pas anodin qu’une intuition éthique formulée il y a plus de deux mille ans continue de décrire avec une telle précision les dilemmes humains contemporains.
La sagesse chinoise n’a jamais considéré l’être humain comme une entité définie uniquement par sa génétique ou par son environnement social et familial. Pour les penseurs classiques, ce qui nous rend véritablement uniques et irremplaçables est quelque chose de plus subtil : un ensemble de valeurs fondamentales que le Ciel dépose en chaque être au moment de sa naissance.
Ces valeurs furent appelées Dé (德).
Le Dé n’est ni une morale apprise ni une liste de règles imposées de l’extérieur. C’est une qualité intérieure, une vertu originelle, un potentiel éthique qui oriente la vie. Mencius l’exprime clairement lorsqu’il affirme que « l’homme noble conserve dans son cœur ce qu’il a reçu du Ciel ». Reconnaître ce don et vivre en accord avec lui fut considéré, tant par les confucianistes que par les taoïstes et les bouddhistes chinois, comme l’accomplissement le plus élevé d’une vie spirituelle.
Dans cette perspective, la vengeance n’est pas seulement une réaction émotionnelle. C’est une perte d’alignement avec cet axe intérieur. Lorsque nous agissons depuis le ressentiment, nous cessons de nous mouvoir à partir de notre Dé et commençons à agir depuis la blessure. C’est pourquoi Confucius parle de deux tombes : celle que nous imaginons pour l’autre, et celle — plus profonde et silencieuse — qui s’ouvre dans notre propre cœur.
Le Dà Xué (La Grande Étude) rappelle que « lorsque le cœur n’est pas en paix, on ne voit pas clairement ». La vengeance promet une réparation, mais apporte souvent la confusion ; elle promet la justice, mais laisse l’esprit agité. À l’inverse, la tradition chinoise insiste sur le fait que la véritable dignité humaine ne naît pas de la victoire sur autrui, mais de la fidélité à soi-même.
Prendre soin du Dé, c’est prendre soin de la vie : être cohérent entre ce que nous ressentons, pensons et faisons, et reconnaître également notre origine divine. Peut‑être est‑ce pour cela qu’avant d’entreprendre tout voyage mû par la colère ou le désir de punition, la sagesse ancienne nous murmure une question plus exigeante que n’importe quel jugement extérieur :
Suis‑je en train d’agir depuis ma vertu, ou depuis ma blessure ?
C’est là que tout chemin commence — ou s’interrompt.
CROIRE EST UN LUXE D’IGNORANTS
Une réflexion depuis le bon sens taoïste
Il existe des phrases que l’on perçoit comme provocatrices, alors qu’en réalité elles naissent du bon sens le plus élémentaire, celui qui n’a besoin ni de temples ni de dogmes. Celle‑ci en fait partie : « croire est un luxe d’ignorants ».
Ce n’est pas une insulte. C’est un simple constat.
Un constat aussi clair que l’eau qui descend la pente.
Imagine que je te dise : « J’ai une pièce de 1 euro dans la poche droite ».
Tu peux me croire ou ne pas me croire. Tu as cette liberté parce que tu ne vois pas ce qu’il y a dans la poche. Mais moi, qui porte la poche, je n’ai pas cette option.
Si je sais qu’il n’y a rien, je ne peux pas croire que la pièce s’y trouve.
Et si je sais qu’elle s’y trouve, je ne peux pas croire qu’elle n’y est pas.
Et si je sais qu’elle s’y trouve, je ne peux pas croire qu’elle n’y est pas.
C’est de la logique pure, mais c’est aussi profondément taoïste :
lorsque la réalité se voit, il n’y a rien à croire ; lorsque la réalité ne se voit pas, l’esprit invente des possibilités.
lorsque la réalité se voit, il n’y a rien à croire ; lorsque la réalité ne se voit pas, l’esprit invente des possibilités.
Le Tao face à la croyance
Le taoïsme n’est pas né pour fonder des religions, mais pour observer le fonctionnement de la vie. Laozi n’a jamais demandé la foi ; il a demandé de regarder.
L’eau coule.
Le feu s’élève.
La graine germe sans rien demander à personne.
Le corps respire de lui‑même.
La nature n’exige pas de croyances ; elle se manifeste.
Zhuangzi l’a résumé de manière impeccable :
« Le sage ne suit aucune idée fixe : il laisse les choses être ce qu’elles sont. » (Zhuangzi, chap. 7)
Ainsi, pour un taoïste, la croyance est toujours un indice de brouillard: un pansement que l’esprit applique lorsque l’évidence n’est pas encore apparue.
Croire commence là où le savoir s’arrête, pas avant.
Pendant que nous débattons de croyances, la rivière continue de couler sans avoir besoin d’accords.
Le savoir est humble, la croyance est bruyante
Dans nos cultures, nous avons tendance à considérer la croyance comme quelque chose de noble, d’élevé. Mais du point de vue taoïste, croire est plutôt un bruit inutile, une interférence que nous plaçons lorsque la clarté nous manque.
Quand tu sais, tu n’as pas besoin de détours : tu ne « crois » pas que l’eau mouille, tu le sais. Tu ne « crois » pas que tu respires, tu le sens.
Le savoir te relie à la réalité ; la croyance te relie à tes doutes.
Ici, Laozi fut direct comme un paysan :
« Savoir que l’on ne sait pas, voilà ce qu’il y a de mieux. Penser que l’on sait ce que l’on ne sait pas, voilà la maladie. » (Daodejing 71)
Cette phrase s’accorde parfaitement avec l’humilité taoïste :
lorsque nous ne savons pas, il n’est pas nécessaire d’inventer des croyances pour combler le vide.
lorsque nous ne savons pas, il n’est pas nécessaire d’inventer des croyances pour combler le vide.
La véritable humilité : savoir que l’on ne sait pas
Le sage taoïste accepte le mystère sans hâte. Lorsque quelque chose n’est pas connu, la réponse n’est pas de croire, mais de se taire et d’observer. Attendre que la réalité se manifeste d’elle‑même.
Le Tao ne se remplit pas : il s’écoute.
Conclusion : croire n’est pas mauvais… c’est simplement inutile lorsque la vérité se montre
« Croire est un luxe d’ignorants » ne signifie pas que croire soit une sottise ou une faute morale. Cela signifie que la croyance est une réaction humaine lorsque la réalité n’est pas encore claire.
Mais une fois la clarté apparue, la croyance tombe d’elle‑même, comme un fruit mûr.
La lumière n’a pas besoin de foi pour être lumière.
Le Tao non plus.
Le Tao non plus.